Le mythe de la liberté d’expression

Il est quand même fou de devoir revenir sur ce sujet. À la sortie de la seconde guerre mondiale il était normal que les extrêmes-droites se taisent, les plaies étaient encore béantes alors il était impossible d’être assez naïf pour parler de “liberté d’expression” les concernant. C’est plus tard qu’elles utilisèrent cette technique de victimisation, et aujourd’hui elles en ont même fait leur spécialité. Dès qu’elles le peuvent elles crient à la censure et à la violation de leur “liberté d’expression”.

Pourtant leur “liberté d’expression” est bien moins souvent attaquée que d’autres courants politiques. Et alors que leurs idées sont au pouvoir elles s’attribuent désormais la dénonciation du « politiquement correct ». Il suffit d’ouvrir n’importe quel média de presse pour les voir partout, leurs thèses se sont si normalisées qu’il ne se passe pas une semaine sans que cela fasse la une d’un quelconque JT. Autre pirouette dont ils sont coutumiers : crier au tabou sur l’immigration et l’islam. Bizarrement, ces sujets nous semblent largement (mal)traités et ce tous les jours.

Alors, oubli historique ? Hypocrisie ? Dédiabolisation réussie ? Libéralisme culturel accru ? Comment expliquer ce retour de l’argument de la “liberté d’expression” pour les extrêmes-droites ?

Il est tout de même cocasse que les appels indignés à défendre vaillament cette “liberté d’expression” soient le plus souvent brandis pour défendre les idées les plus intolérantes et intolérables. Beaucoup oublient le fait que dès qu’elles ont le pouvoir les extrêmes-droites censurent la presse, la culture, répriment la liberté de conscience, de réunion, d’association et de manifestation, emprisonnent les opposantEs, etc.

Lorsque des personnes antifascistes font concrètement barrage aux extrêmes-droites, on entend alors des réactions outrées de “démocrates”, sincères ou hypocrites selon les cas. On les entend moins sur les propos tenus. Ce genre de jeu est un feuilleton qui se joue, et se rejoue, constamment et un peu partout. Et trop souvent en faveur de l’extrême-droite, tandis que les mobilisations antifascistes se trouvent réprimées, limitées par des textes législatifs spécifiques et qu’en cas de conflits l’Etat, par le biais de sa police, se positionne trop souvent en faveur des fascistes. Ces faux débats reviennent par exemple sans cesse au Canada ou aux États-Unis, où ils ont fait rage après les mobilisations de suprémacistes blancs à Charlottesville et leur meurtre d’Heather Heyer (1). Un des derniers cas de figure concernant la Belgique est la conférence avortée de Theo Francken à Verviers en février dernier et les réactions de la presse canivau qui y ont fait suite.

Ecoutons ce qu’ils disent : ce ne seraient plus les fascistes qui sont dangereux pour les libertés, mais les antifascistes. En bloquant l’extrême-droite, la dérive serait que les antifascistes risqueraient un jour d’empêcher toute personne avec qui ils et elles ne seraient pas d’accord de s’exprimer, etc… L’extrême-droite en profite alors et plonge dans la brèche en opérant une inversion des rôles assez cocasse : elle traite les antifascistes de “vrais fascistes” ou de “nazis”.

Tout d’abord, “les antifascistes” ça n’existe pas. Il existe une pluralité de groupes et de stratégies différentes, il y a beaucoup de débats et d’autocritiques sur les tactiques utilisées. Ensuite, on attend toujours de voir les exemples concrets où des antifascistes auraient élargi leurs barrages à la “liberté d’expression” haineuse à d’autres parties de la population que les groupes fascistes…

Mais revenons à la question de départ : qu’est-ce que la liberté d’expression ?

Quelques rappels du contexte historique d’émergence de ce concept

Ce concept apparaît avec Spinoza et les Lumières dont l’expression politique se manifeste lors de la Révolution française. Pour Spinoza et les révolutionnaires françaisES, il s’agit de la possibilité de critiquer l’existence d’un pouvoir politique (l’Etat) sans qu’il empêche l’expression d’idées le remettant en cause. Suite à la prise de pouvoir des révolutionnaires cette idée de liberté d’expression sera inscrite dans la déclaration universelle des droits humains.

Dans tous les pays la liberté d’expression est limitée à certains critères. En Belgique elle est légalement limitée aux conditions de ne pas faire d’apologie du nazisme ni de négation de génocides (2), d’appel à la discrimination ou à la haine à l’encontre d’un individu, d’une nationalité, d’une ethnie, d’une religion, d’une orientation sexuelle, d’un sexe, etc. Elle est également limitée par l’interdiction de l’injure, la diffamation, l’appel à la violence, l’appel au harcèlement, la fausse publicité, la pornographie ou la simple nudité en de nombreux endroits, la divulgation de secrets médicaux ou de dossiers classés secrets défense, l’apologie de la pédophilie, etc.

On voit donc que la liberté d’expressoin n’est pas absolue et n’a pas été conçue comme telle. Elle n’est pas une liberté qui se suffirait en elle-même indépendament du respect des autres libertés. Elles sont hiérarchisés. L’appel à la haine, en tant qu’expression, est inférieure en termes normatifs à la liberté de ne pas se faire insultéE, agresséE ou tuéE.

Pour nous, il ne s’agit pas de valider une hiérachisation étatique et judiciaire des normes mais bien de poser qu’entre la liberté d’expression et d’organisation des groupes fascistes ou l’intégrité et la liberté des personnes, le choix est vite fait. Car oui, la libération de la parole fasciste tue. C’est ce que nous montrent encore et encore les dernières élections de Duterte, Trump, Salvini, Bolsonaro et d’autres. C’est pourquoi le fait de remettre en cause la dignité ou l’intégrité, voire même l’humanité, de certaines personnes ne devrait pas être appelé “liberté”.

La différence entre hypocrite “liberté d’expression” et moyens d’expression réels

Poser la question de la liberté c’est avant tout savoir se positionner par rapport à elle.

Beaucoup pensent que tout le monde a une seule et même définition du mot liberté. Dans les faits, le corps social n’étant pas monolithique chacunE en a sa propre définition. Ce n’est pas bien ou mal, c’est comme ça, ce sont les rapports de force. Dans une entreprise un patron défendra sa liberté d’exploiter la nature et la main d’oeuvre alors qu’unE salariéE défendra sa liberté de réunion ou d’organisation pour améliorer ses conditions de travail et diminuer ainsi son exploitation. Ce sont deux libertés antagonistes (comme le droit de grève et l’hypocrite droit au travail) qui ne se valent pas et qui se confronteront toujours. Il en va de même pour la liberté d’expression.

Elle est intrinsèquement liée à la position que l’on occupe. Tout un chacunE n’a pas les mêmes moyens d’expression que les propriétaires des plus grands médias, les GAFAs (Google, Apple, Facebook, Amazon, etc.), les publicitaires et les personnes ou groupes qui ont les moyens de se financer des campagnes de publicité (3). Un cas emblématique de la période que nous traversons est le milliardaire américain Steve Bannon qui soutient les groupes identitaires et partis d’extrêmes-droites à travers le monde. Il a les moyens financiers et techniques de désinformer massivement des plublics-cibles sélectionnés par des algorithmes et touchés via leurs applications comme Whatsapp. Sa désinformation massive concerne, entre autres, de faux scandales à caractère raciste en périodes électorales. Il se vante, par exemple, d’avoir réussi à mettre Trump, Bolsonaro et Vox (parti facho d’andalousie) au pouvoir.

Malgré cela, une chimère libérale tente de faire croire au plus grand nombre qu’à partir du moment où tout le monde aurait “le droit de s’exprimer”, il n’y aurait plus qu’à laisser la chose se réguler tout seule, comme par magie. Indépendament de qui parle, avec quels propos, dans quels buts, à quel moment et surtout avec quels moyens. Comme si le seul geste (et le respect de ce geste) comptait. Comme s’il s’agissait d’un grand marché des idées dans lesquelles il suffirait de choisir et dans lequel nous pourrions produire équitablement, un marché neutre en quelque sorte.

De ce point de vue, les libertés sont exactement comme le reste des marchandises vendues par la démocratie libérale. La question n’est pas la pénurie mais la possibilité d’acheter ou non la marchandise disponible. Les ouvriers/ères non syndiquéEs des petites entreprises peuvent-ils ou elles consommer ce produit ? Les femmes de ménage sans papiers ? Les Roms qui vivent aux marges de nos villes ? Les prisonniers/ières ? Toutes celles et tous ceux qui n’ont accès à aucun média, à aucun relais dans la sphère politique pour exprimer leurs idées et revendications ? Non, évidemment que non. La parole n’est pas partagée égalitairement dans notre société, nos paroles n’ont pas la même portée ni le même poids. « En laissant tout le monde parler tout le temps, on laisse le dominant dominer ». Les expressions sont donc, comme le reste, des rapports de force qui nécessitent notre action et non notre passivité hypocrite.

Le cas de Francken à Verviers

Pour reprendre un cas précis, le cas Francken est éclairant. En effet, ce dernier a des moyens d’expression énormes. Hier au gouvernement, aujourd’hui en fin de campagne, sa puissance communicationelle est réelle. D’ailleurs, il ne se passe pas une semaine sans qu’un article de presse ne reprenne ses commentaires ou ses tweets racistes. On est bien loin de la position de victime que Francken a toujours défendue.

Ces références à la “liberté d’expression” ont été légion pour fustiger les manifestantEs réuniEs devant l’hôtel Verviers. CertainEs ont même parler de censure (sic). Le fait que Francken utilise son pouvoir pour intimider et faire taire ses opposantEs ne soulève pas autant d’indignation démocrate hypocrite. Le fait que cette conférence était organisée par et pour des fascistes, ce qui aurait du constituer la question d’indignation, n’a quant à lui pas provoqué de débat public ni beaucoup intéressé les commentateurs excités. Pour toute une série d’entre eux (dont Sudinfo), ils ont même préféré donner la parole aux racistes en question et leur offrir une position de victimes.

La censure, un privilège d’État

Lorsqu’une salle, un journal, une école, peu importe, refuse de donner tribune libre à un groupe d’extrême-droite ce n’est pas un acte de censure, c’est un refus d’être complaisante envers le fascisme. Les acteurs prennent la responsabilité de ce qui est diffusé dans leur journal ou dit dans leur local. La liberté d’expression n’est pas un devoir de diffusion. Il n’y a que l’extrême-droite qui rejette cette prise de responsabilité, car elle a besoin que cette responsabilisation cesse pour pouvoir diffuser sa haine plus facilement. Elle utilise le discours libéral pour exiger d’avoir “droit à la parole”. Ce n’est à ce titre pas un hasard que ce soient des pontes du MR qui aient voulu inviter Francken à refaire sa conférence.

Les manifestantEs ne représentent aucunement un pouvoir étatique qui aurait la possibilité d’appliquer une censure, ils représentent une opposition populaire, un rapport de force. Les antifascistes antiautoritaires ne veulent pas enfermer les personnes d’extrême-droite, elles et ils ne veulent ni utiliser la force répressive étatique, ni se reposer naïvement sur elle pour lutter contre les fascistes. Elles et ils veulent les empêcher d’exprimer leurs idées nauséabondes et de s’organiser. Pas d’interdiction, une lutte. Elles et ils ne veulent pas de l’instauration d’une censure menée par un pouvoir centralisateur, utilisée contre quiconque mettrait son autorité en danger, elles et ils veulent diffuser une culture de l’autodéfense face aux extrêmes-droites. Rose City Antifa (USA) dit la même chose avec d’autres mots, et fait écho au tout premier point de cet article sur les origines du droit à la liberté d’expression : “le droit à la liberté d’expression issu de la Constitution protège les citoyenNEs de l’ingérence de l’État, pas de la critique du public (…) nous n’avons pas d’appareil d’État à notre disposition (…) les concepts de ‘censure’ et de droit à la ‘liberté d’expression’ ne sont donc pas justifiés” (4).

Plus largement, le pouvoir n’adopte une position “neutre” face à la liberté d’expression que lorsqu’il ne se sent pas menacé. Cela montre d’une autre manière en quoi il s’agit avant tout d’un mythe. Il la restreint bien plus et bien plus souvent que ce que l’on voudrait nous laisser croire, mais cela choque moins que des actions directes antifascistes.

Pourquoi cette défense acritique de la “liberté d’expression” favorise-t-elle les extrêmes-droites à travers le monde ?

Les laisser faire serait soi-disant la meilleure attitude à avoir selon certains défenseurs des droits humains fondamentaux (droits que les fascistes veulent accessoirement retirer aux “autres”).

Les personnes et collectifs antifascistes, en bloquant les rassemblements, l’expression et l’organisation des extrêmes-droites, ne s’attaquent pas aux libertés fondamentales de toutE unE chacunE. Et elles/ils ne s’attaquent pas aux fascistes pour ce qu’ils pensent, mais pour ce qu’ils font. Elles et ils distinguent très précisément le raciste quotidien du raciste organisé qui est dangereux pour toutes et tous car il passe à l’acte et/ou pousse d’autres à le faire. Ils organisent leur projet de société, qui est celui de l’uniformité contre la diversité, du fascisme contre le pluralisme.

L’antifascisme tente de faciliter la prise de parole de “sans-voix”. Il refuse de banaliser ou de légitimer les propos, individus et groupes haineux sous couvert de “liberté d’expression” ou de débat (faussement) démocratique. On ne débat pas avec le fascisme, on le détruit ou on en crève. Comme lu récemment sur un tract distribué lors d’une action contre le PP invité par une école (si si..), on peut débattre des idées fascistes mais pas avec les fascistes car ce serait les reconnaitre comme des interlocuteurs légitimes. L’histoire nous a montré qu’on ne peut pas compter uniquement sur le “débat public” (inégal) pour sauvegarder les libertés fondamentales. Les choses n’avancent (ou ne reculent) pas uniquement à coup d’arguments et de contre-arguments dans une sphère neutre. Ce serait bien confortable. Les choses ne bougent pas en fonction du bon sens, mais des rapports de force.

Les mouvements antifascistes refusent de s’indigner de manière irresponsable en faveur des extrêmes-droites en oubliant celles et ceux qui en paient le prix dans la réalité. Pendant le temps où ça papotte sur la liberté d’expression, les extrêmes-droites tuent. Nous refusons de stagner dans une indignation passive pendant que des personnes paient concrètement au quotidien les conséquences des discours et organisations fascistes. Ce ne sont pas les commentateurs outrés, en grande majorité blancs, hétéros et de classe moyenne feutrée qui se retrouvent dans un canal avec des coups de couteau parce qu’ils sont homos, dans un fossé avec leurs vêtements déchirés parce qu’elles sont trop bronzées ou plus régulièrement dans la rue insultée par une voiture qui passe parce qu’elles ressemblent trop à une personne musulmane.

Laisser les fascistes s’organiser, se rassembler, exprimer leurs idées publiquement, donner des conférences, distribuer des tracts ou des journaux, etc. c’est les laisser monter en puissance jusqu’à ce qu’on ne soit plus capables de réagir. Les extrêmes-droites avancent toujours avec deux visages : leur visage public et leur vrai visage. Il s’agit de remettre en cause la position moraliste du mythe de la “liberté d’expression” pour au contraire étudier les rapports de force à l’oeuvre et prendre position en fonction de cela. Les démocrates libéraux prétendent que leurs restrictions étatiques à la liberté de l’expression (de la cigarette qui passe à la télé jusqu’à la fermeture de blogs anarchistes) sont apolitiques, neutres. Les antifascistes assument leur opposition politique au fascisme. Les premiers limitent d’ailleurs beaucoup plus souvent et beaucoup plus profondément la “liberté d’expression” que les seconds. Plutôt que d’inventer une opposition caricaturale entre “pro” et “antif” liberté d’expression (puisque personne ne l’applique totalement), il faut plutôt comparer les différents critères des limites posées. D’un côté, la morale hypocrite, de l’autre une opposition politique assumée. Quand elles et ils disent “plus jamais ça”, les antifascistes le pensent vraiment, voilà la différence (5).

 

(1) Nous retenons entre autre cette intervention télévisée d’un sociologue qui expliquait, dans les grandes lignes : “Continuez avec votre connerie de liberté d’expression, et puis venez en reparler quand vous vous ferez tirer dessus par les fascistes. Ils sortent déjà dans les rues avec leurs armes, avec des croix gammées et un projet très clair et assumé, pendant que vous êtes toujours en train de débattre de la valeur ‘liberté d’expression’”. Nous n’avons pas retrouvé cette intervention télévisée (en anglais), si c’est votre cas envoyez-la nous.

(2) À l’exception du génocide arménien qui peut désormais être allégrement nié au regard de la loi belge. Merci le PS.

(3) Exemple récent : Pubs sponsorisées sur Facebook: le Vlaams belang a déjà dépensé 400 000 euros, beaucoup plus que les autres partis

(4) Mark Bray, L’antifascisme : son passé, son présent et son avenir, Lux, 2018, p.228. Bray utilise l’exemple de plusieurs Black Panthers, tuéEs par l’État pour les faire taire.

(5) idem, p.233

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